Challenge AZ – T comme Tant qu’il en restera un

L’Algérie et la France ont une longue et complexe histoire commune. Malheureusement, nos manuels scolaires passent souvent très vite dessus. Je me contenterai donc de reprendre quelques faits cités dans l’Encyclopédie Larousse pour reconstituer le contexte historique de notre propos. [i]

image Epinal

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Suite à un simple impayé français remontant à la Révolution, les relations entre les deux côtés de la Méditerranée s’étaient tendues. En 1830, arguant de prétextes plus ou moins fallacieux (une insulte faite à un diplomate français et le bombardement d’un navire dans un port du Bey), Charles X fait débarquer 36000 hommes qui s’emparent d’Alger en trois semaines. Mais quelles que soient les intentions initiales du Roi de France,  il ne profitera pas de son succès puisqu’il est lui-même détrôné quelques semaines plus tard, à l’issue de la Révolution des trois glorieuses, les 27, 28 et 29 juillet 1830. Louis-Philippe lui succède et poursuit la conquête. Initialement, celle-ci reste très limitée : Alger et ses environs, les ports d’Oran, Bône et Bougie. Mais, rapidement, vient la révolte d’Abd El-Kader. Après une période de négociations, de traités aussitôt violés,  la France décide de conquérir l’ensemble du territoire (1840). La poursuite d’Abd-El-Kader entraine une perpétuelle guerre de mouvement et de guérilla à travers l’Algérie, le Maroc, le Sahara, , bien loin des batailles napoléoniennes auxquels les armées françaises étaient plus habituées.. Abd-el-Kader finit par se rendre en 1847. Fin de la conquête proprement dite et changement de Régime en métropole. Le Second Empire tend à soumettre les pays berbères: prise de Zaatcha (1849), Petite Kabylie (1849-1852). Suivra la Grande Kabylie puis le Sahara …

Mais trêve d’histoire événementielle et attachons-nous au sort et au quotidien d’un ou deux de ces soldats. Bien sur, les familles ne jouissaient pas des moyens de communication modernes. Le courrier était soumis aux aléas des attaques. Les journaux n’avaient pas encore de correspondants de guerre qui nous abreuvaient d’informations vingt-quatre heures sur vingt quatre. La lecture de l’ami des religions nous plonge dans l’esprit du temps [ii] :

  • ce sont, tout d’abord, quelques nouvelles générales, où les gentils sont toujours du même côté,  en niant que les horreurs de la guerre sont généralement partagées (ce numéro de 1845 ne parle pas, par exemple, des enfumades des grottes de Nekamaria à Mostaganem les 19-20 juin 1845 où un millier de civils, femmes et enfants compris, auraient péri[iii]). Ceci dit, il faut, pour le moins, en conclure qu’il y avait une tension permanente, des mouvements incessants… Des morts, des blessés tous les jours…
  • on y trouve aussi la lettre d’un combattant envoyé à sa mère, lettre récupérée dans un journal caennais… Rien de très original dans ce courrier. Le soldat raconte son dernier fait d’armes, qui lui a valu une blessure à la main, son hospitalisation à Mostaganem et peut-être une médaille. Il tente comme il peut de rassurer par avance sa mère sur la gravité de cette blessure qui l’empêche toutefois d’écrire lui-même. Il lui donne aussi de vagues nouvelles d’un camarade qu’elle connaît probablement elle-même  : un dénommé CANIVET. La lettre étant initialement publiée dans le haro, de Caen, on peut supposer que les deux familles sont de Caen ou de ses environs. Le prénom de ce CANIVET n’étant pas donné, impossible de l’identifier. En épluchant les archives du Service Historique des Armées, à Vincennes, peut-être retrouverions nous qui était ce soldat qui avait servi en Algérie en 1845… Peut-être était-ce Frédéric Victor CANIVET de ROUGEFOSSE, qui était chef d’escadron au algerie2ème régiment de Spahis en 1845 [iv]

 

Chose certaine, ce n’est pas mon ancêtre Louis, Prosper, Désiré, qui ne traversera la Méditerranée que plusieurs mois plus tard. Fils d’un couple d’aubergistes  de Tilly-sur-Seulles, il s’engage volontairement  le 17 avril 1846, à Caen, et est incorporé au 16è régiment d’infanterie légère. Il est condamné le 6 mars 1849  à six mois de prison pour vente d’effets et de petits équipements. La peine peut sembler lourde mais on est en matière de justice militaire et l’intitulé de l’infraction ne permet pas de savoir ce qu’il avait détourné, ni en nature, ni en volume. Est-ce une double peine ? il est envoyé en Algérie dès sa sortie de cachot, où il est incorporé au 3ème régiment d’infanterie d’Afrique à compter du 6 septembre 1849 (arrivée au corps le le 17 octobre). Il doit d’ailleurs s’agir plus vraisemblablement du 3ème régiment de chasseurs d’Afrique (régiment créé en 1833 à Bône, et qu’on retrouve en Kabylie dans la période qui nous intéresse, Zaatcha en 1849, Bougie en 1850) puisqu’il était déjà chasseur au 16ème. Il y restera environ un an, son service étant décompté jusqu’au 31 octobre 1850. Ci-contre, le blason de son unité.

Nulle trace des faits d’armes de Louis Prosper Désiré en Algérie mais, de toute évidence, les conditions étaient rudes puisque cette seule année le frappera au plus profond de sa chair. Il en reviendra infirme. Sa fiche militaire évoque un  gonflement considérable et de violentes douleurs au genou, « suite à la fatigue et à la fraîcheur qu’il faisait alors ». Rappelons que la Kabylie, où se trouvait son unité, est une région de montagnes. Dans son ouvrage sur l’Algérie (1885), le Dr F. Quesnoy insiste sur les conditions météorologiques rencontrées à l’époque et notamment sur ces gelées fréquentes et la forte amplitude entre le jour et la nuit : « M. Mac Carthy signale que près de Tlemcen, chez les Béni Snouss, à environ 1000 mètres d’altitude, il a trouvé la nuit — 4° ; l’eau était gelée dans les vases le 2 juin 1850. Dans l’expédition de Tougourt il y a eu des nuits où le thermomètre marquait — 3°, et il montait le jour à 52° à l’ombre. »[v]

De retour en France, il se mariera le 12 janvier 1852 à Mouen. De cette union, naitront cinq enfants. Fait marquant : Louis Prosper Désiré a quitté le domicile conjugal, parti sans laisser d’adresse, durant la dernière grossesse de sa femme. Nul ne sait ce qu’il est devenu ensuite. Reparti en Algérie ?

Auteur : C. Canivet (Lignée 026)


[i]Encyclopédie Larousse en ligne : Histoire de l’Algérie

[ii]   L’ami de la religion volume 127

[iii]   Réflexion : quotidien national d’information (Algérie) 18 Juin 2009

[iv]Annuaire de l’état militaire de France pour l’année 1846.

[v]L’Algérie par le Dr F. QUESNOY (1885)

4 Responses to Challenge AZ – T comme Tant qu’il en restera un
  1. Dans T comme Tant qu’il en restera un, je partais d’un article de l’Ami des Religions (qui reprenait un article du journal caennais Le Haro) faisant état de la lettre d’un jeune combattant (Geffine) qui raconte à sa mère son dernier fait d’armes, fait d’armes qui lui a valu une blessure (bientôt une amputation) et bien des honneurs et au cours de sa lettre, Geffine citait un ami nommé CANIVET.

    Depuis, le site des Archives Départementales du Calvados ayant mis en ligne Le Haro, j’ai pu m’apercevoir que ce journal avait publié non seulement la lettre du « héros » mais aussi une pièce de théâtre montée à partir de ce fait d’armes.

    Je vous laisse lire l’étude de cette pièce réalisée par l’universitaire Pierre AGERON.
    http://www.academia.edu/8830465/Le_Calvados_en_Alg%C3%A9rie

    Si on est certain que Geffine a bien existé (en fait c’était un ancien collaborateur du journal), c’est beaucoup moins certain pour CANIVET. J’ai beau avoir fait un relevé systématique des CANIVET de Caen et ses alentours, je n’ai pas réussi à trouver quel CANIVET aurait pu être à Mostaganem en même temps que Geffine.
    Et on peut même se demander si la lettre censément reproduite par le Directeur du Haro n’a pas été purement simplement rédigée par le Directeur du Haro, tout comme il écrira ensuite la pièce.

    Pierre AGERON m’a d’ailleurs fait remarquer que, tout au long du XIXe siècle, on a eu de nombreux CANIVET dans les comédies et les vaudevilles, entre autres :
    – Le premier venu ou six lieues de chemin, comédie en trois actes de Vial (1801)
    – La rue du Carrousel ou le musée en boutique, vaudeville en un acte de Anne et *** (1824)
    – Vatel ou le petit-fils d’un grand homme, comédie-vaudeville en un acte de Scribe et Mazères (1825)
    – Les Moralistes, comédie-vaudeville en un acte de Scribe et Varner (1828)
    – Le pensionnat de Montereau, vaudeville en deux actes de Dennery et Cormon (1836)
    – Poésie des amours et…, comédie-vaudeville en deux actes de Duvert et Lauzanne (1849)
    – Un Tailleur pour dames, comédie-vaudeville en un acte de J. Renard (1864)
    – Cinq par jour !, folie-vaudeville en un acte de W. Busnach (1865)
    – L’amour, comédie-vaudeville en quatre actes de Dennery et Davyl (1884)
    etc. etc.

  2. Je viens de retrouver trace de mon ancêtre. Nous l’avions quitté en 1859, fuyant le domicile conjugal alors que sa femme était enceinte, la laissant seule avec quatre enfants en bas âge.

    Louis Prosper Désiré a effectivement pris la route pour décéder comme simple indigent, à l’hospice de Saint-Lô (Manche). Vous ne trouverez même pas son acte de décès aux AD50. La ville ayant été détruite à presque 100% en 1944, y compris ses archives, les registres ont dû être reconstitués mais visiblement, certains actes ont été perdus. Par chance, j’ai pu trouver la transcription de l’acte de décès de mon ancêtre dans sa commune de naissance, Tilly-sur-Seulles (transcription le 9 mai 1864).

    Malheureusement, les tracasseries pour son épouse ne s’arrêtèrent pas là. Devenue veuve, elle croyait pouvoir se remarier et trouver un nouveau père à ses enfants. Mais, l’acte de décès indiquait que le défunt était célibataire. La transcription reprenait cette erreur. Or, le maire refusa de la remarier tant qu’un jugement ne serait pas venu rectifier l’acte erroné. Ce qui fut fait mais ne lui permit de ne se remarier qu’en 1866.

  3. Le titre, c’est « tant qu’il en restera un », la devise du régiment

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