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Conte de Noël

Conte de Noël

Ce conte est paru dans un journal en 1879  :

 Le Soleil le 27/12/1879

 

Quel rude temps de Noël, mes enfants ! Il y a longtemps, bien longtemps que l’on n’avait vu chose pareille et que les gens de nos campagnes n’avaient gagné l’église, en marchant sur la terre durcie, à travers chemins et sentiers bordés d’arbres tout blancs, couverts de givre et aux branches desquels pendent de longues larmes de cristal qui se mettent à briller, comme autant de lames de diamant, sur le passage des torches et des lanternes.

Dans la ferme, après la messe de minuit, tout le monde est rassemblé autour de l’âtre, en demi-cercle, serrés les uns contre les autres, car la bise souffle dur au dehors, et il en passe toujours quelque chose à travers les ais mal joints des portes et des fenêtres. Et quand elle siffle ainsi, d’un ton lamentable, on dit que ce sont tous les pauvres qui pleurent ensemble, parce qu’ils ont froid et faim, et qu’il est dur de marcher pieds nus et mal couvert, sur la neige glacée.

Autour du foyer, toute la famille est rangée, le père et la mère, les grands et les petits, et jusqu’aux valets et aux servantes endimanchés. On parle de choses et d’autres, de la dureté des temps, pour le pauvre monde, de toute cette neige tombée, qui couvre le pays de son grand manteau blanc, qui fait hurler les loups, mais qui pourtant n’est pas mauvaise pour les biens de la terre. Le blé germe là-dessous, sans souci du temps qu’il peut faire, et quand reviendront les beaux jours, on le verra paraître et pousser ferme, à l’heure où les champs s’habillent de vert, avec des constellations de fleurs de toutes les couleurs, sur leur robe du renouveau.

En attendant, le froid pince dur, et l’on sait de pauvres gens qui passent la nuit dehors, en quête d’un abri et d’un morceau de pain. Aussi les portes ne sont point fermées au loquet, et quiconque frappe n’a qu’à peser sur la clanche et à pénétrer dans la grande salle, au fond de laquelle brille ce grand feu de bourrées, dont les pétillements sont si joyeux, quand le bonhomme hiver est en train de secouer, au dehors, tout le givre et toutes les glaces de son manteau.

Je vous certifie que c’est plaisir à voir; et quelle bonne humeur dans toute l’assistance ! Les anciens chantent, à tour de rôle, les vieux Noëls du pays. C’est, pour eux, comme un regain de jeunesse, de chanter ainsi, à pleine voix, ce que jadis ils entendaient à leurs pères, tandis que les enfants ouvrent de grands yeux et écoutent de toutes leurs oreilles, pour apprendre ce qu’eux-mêmes ils chanteront plus tard, quand viendra la Noël des années futures. En attendant, leurs petits pieds reposent sur les barreaux des chaises, parce que, dans la cheminée, les sabots sont rangés en ordre, en prévision du passage du bonhomme Noël, qui, sur le matin, quand tout le monde sommeille, fait sa tournée et dépose ses largesses sans que personne l’entende.

Tout à coup des coups espacés retentissent sur la grande porte d’entrée :

  • Pan ! Pan ! pan !

Et du dehors, une voix chevrotante se fait entendre :

  • Ouvrez, de grâce, à des chrétiens qui n’en peuvent plus, et qui vont mourir à votre seuil, si vous ne les écoutez pas.

Alors, l’aïeul se leva et, de sa voix la plus retentissante :

  • Entrez, braves gens, Il y a place ici pour tout le monde, par ce temps de froidure.

Du même coup, toutes les tètes se tournent, et l’on voit apparaître, marchant cahin-caha, presque courbé en deux, un tout vieux bonhomme à longue barbe, vêtu comme le dernier des besoigneux, tète nue, avec du givre dans les mèches de sa barbe blanche et portant, sur le dos, un grand sac qu’il tient à deux mains.

Derrière lui, tout grelottant, un petit garçon joli comme un de ces enfants-jésus qui dorment dans les crèches, mais si pris de froid que tous ses membres frissonnent et que ses dents claquent, l’une contre l’autre, avec un bruit qui fait mal à entendre.

Et pendant que l’aïeul s’incline devant le vieux pauvre, et lui montre sa place près de la cheminée, celui-cl s’avance, avec des inclinations de tête successives et répète à plusieurs reprises :

  • Dieu vous garde ! Salut, bonsoir à toute la compagnie.

Pour le petit, c’est à qui lui prendra la main, à qui l’appellera de son côté :

  • Par ici, par ici, c’est là que tu seras le mieux, c’est là qu’il fait l’ plus chaud.

Il en est même, dans l’assistance, qui disent, avec des airs de colère :

  • II ne serait pas juste qu’il restât à la même place. Allons, petit, tu reviendras près de moi, dès que tu auras chaud. Il fera tout le tour du cercle, pour que chacun l’embrasse.

Et je ne sais quel rayon de joie divine illumine le front du vieux mendiant dont toute la face est souriante et qui murmure en frottant, l’une contre l’autre , ses mains ridées :

  • Oh ! les braves gens, les braves gens !

Alors, on tire du pain de la hûche et l’on prend dans le buffet, un bon morceau de lard.

  • Mangez, brave homme, mangez à votre aise, on a moins froid, quand l’estomac n’est pas vide.
  • Avale, petit, il n’y a pas d’arêtes.

Et ils mangent tous les deux. On entend un bruit de mâchoires empressées, qui n’ont pas l’habitude de se trouver à pareille fête. Puis, on fait circuler les tasses de terre pleines de cidre :

  • À votre santé, l’homme, aussi à la santé de votre chérubin, et que le bon Dieu vous conserve tous deux !

Et puis, comme les gens des campagnes sont généralement curieux et aiment à entendre des histoires, on provoque le vieux vagabond, on le stimule. Où va-t-il ? d’où vient-il ?

Lui fait signe de la main qu’il ne demande pas mieux que de répondre à toutes les questions. D’abord, il déclare qu’il vient de loin et qu’il a encore beaucoup de route à faire. Il a laissé la trace de ses pas sur toute la France, il connaît l’Allemagne et même l’Angleterre. Ah ! comme il a roulé, toujours le petit à la main et ce grand sac sur le dos. De temps en temps, on leur jette un morceau de pain, mais les maisons se ferment devant eux, et il entend répéter souvent, quand il attend sur le pas d’une porte :

  • Donnez-leur tout de même un morceau de quelque chose, car par un temps aussi rude, il faut que tout le monde vive ; mais fermez soigneusement, car ce sont peut-être des voleurs.

Alors, Il faut donc repartir, pieds gelés et mains gourdes, ramassant, de temps en temps, sur la route, un éclat de bois détaché de l’arbre par la gelée et que l’on fourre dans ce vieux sac de toile, pour faire un peu de feu, sur le chemin, lorsque l’on trouve toutes les portes closes. C’est ainsi qu’il faut vivre, quand on n’est plus bon à rien et que l’on n’a plus de force dans les membres engourdis, usés.

Et chacun se rapproche, curieux d’entendre ainsi parler la misère, et l’on serre de plus près le petit dont les boucles longues et frisées, en présence de ce bon feu flambant, pleurent de la neige fondue.

  • Vous coucherez ici, bonhomme, vous et le petit garçon, deux nuits, trois nuits, si vous voulez, et même plus, jusqu’à ce que ce froid s’en aille et que le temps vous permette d’allonger les jambes et de reprendre votre course.

Mais il refuse. Il s’est même attardé trop longtemps, car il faut qu’il soit à la ville voisine avant le lever du jour. Et l’on dirait qu’il a des larmes de joie dans les yeux, quand il répète, en se levant :

  • Ah ! s’il n’y avait que de braves gens comme vous sur la terre !

Alors, il raconte en riant qu’il veut payer son écot et qu’il ne demande plus qu’une chose, un morceau de pain pour achever sa route. En retour, il laissera un souvenir à tous les enfants, quelque chose qui dort, dans le fond de son sac, caché sous les morceaux de bois.

Et chacun d’avancer la tête, pendant que le vieux homme, aidé du petit garçon, dénoue la ficelle à demi-usée qui ferme l’ouverture de la besace.

Tout à coup, malgré l’éblouissante flamme du foyer, la vaste salle se remplit d’une lumière étrange, qui sort de l’orifice du sac et va éclairer les coins les plus reculés, où les araignées assoupies dans leurs toiles, se réveillent effrayées et se pelotonnent dans le fond. C’est le bois qui brûle, le vieux bois mort ramassé sur les chemins, et pendant qu’il flambe ainsi, une foule de belles choses apparaissent, sortant du sac et se rangeant, d’elles-mêmes, sur l’aire : de beaux livres à tranches dorées, des poupées couvertes de perles et de diamants, des soldats en argent, des fusils en or, et tant et tant de merveilles que toutes les tètes s’approchent, le plus près possible, et se penchent sur le sac jusqu’à ce qu’il soit vide.

Mais, quand on les releva, il n’y avait plus personne. Le vieillard et l’enfant avaient disparu ; seulement, on entendait, du côté de la cheminée, comme un chant d’orgue accompagné par le crépitement de la flamme; et une des servantes prétendit qu’elle avait vu s’envoler dans la fumée deux formes blanches, le doigt sur la bouche et lui faisant signe de ne rien dire.

Le lendemain, au matin, on ne trouva rien, comme de juste, dans les sabots, qu’une carte où étaient gravés, en lettres bleues comme un ciel d’été, les noms du bonhomme Noël et du petit Jésus.

Voilà ce que l’on raconte, dans bien des maisons de la campagne normande, quand vient décembre, et c’est peut-être pour cela que, dans la nuit de Noël, tous les besoigneux ont place au feu et place à table, accueillis qu’ils sont sur la recommandation expresse du bon Dieu.

Jean de Nivelle (alias Charles CANIVET)

transmis par Christophe Canivet (Lignée 026)

29
Déc
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