LE CHAT DE LEAUPARTIE (IV) – René Canivet devient René Maillard

Un demi-siècle plus tard, on évoqua à nouveau Léaupartie à propos de diableries. Ou du moins, c’est ce qu’on tenta de nous faire croire. Cette fois-ci, point de procès en sorcellerie, la mode en était passée. On était au siècle des Lumières et c’est par l’outil des Philosophes, le verbe livresque, qu’un autre sieur de Léaupartie fit parler de lui ou, plus exactement, de ses filles.

Quoi qu’on en dise, et notamment quels que soient les rapprochements opérés M. de Pontaumont lorsqu’il décrit l’ancien manoir pour tenter d’en faire un cadre propice aux troubles du comportement des filles Le Vaillant, le domaine de Carentan n’est absolument pas concerné par les faits des années 1730. Pour cause, il avait été vendu vers 1696 au sieur Campaing. S’il doit y avoir rapprochement entre René CANIVET de Léaupartie et Pierre LE VAILLANT de Léaupartie, c’est uniquement par leurs titres, pas par le Domaine de l’Eau Partie.

Pierre LE VAILLANT était écuyer, Chevalier Seigneur et Patron de Landes(-sur-Ajon), de Léaupartie et de Livet, Seigneur Châtelain et Patron de Vaucelles, Seigneur-Patron et Vicomte Hérédital de Barbeville. Il était le fils de Jacques LE VAILLANT et de Catherine MAILLARD. Ceux-ci s’étaient mariés par contrat le 15/11/1678, puis devant le curé de Vierville le 24 du même mois, l’épousée étant elle-même fille de René MAILLARD et de Charlotte SIMON (sic)[1]. Stop ! On les connaît ! Ce sont René CANIVET (Lignée 006) et Barbe SIMON , nos déposants de 1646. Autrement dit, un demi-siècle après ses grands-parents, le petit-fils vient lui aussi mettre une affaire de diablerie sur la place publique.

Oui mais pourquoi la fille de René (de) CANIVET et de Charlotte SIMON se serait mariée sous le nom MAILLARD et non sous celui de CANIVET ? Pour le moins, pour  les distinguer de leurs cousins. Peut-être, mais je n’en ai aucune preuve, René avait-il même officiellement relevé le nom de sa mère. Je vous l’ai déjà dit en début de propos, René appartenait à la branche des CANIVET-MAILLARD, du nom de sa mère.

J’ai effectivement trouvé plusieurs actes où René et ses enfants se font appeler MAILLARD :

  • René lui-même : il est inhumé le 25/04/1676 à Vierville-sur-mer, sous le nom MAILLARD.[2] Il y est dit, entre autres, seigneur et patron de Vierville, Barbeville et Léaupartie. Or c’est bien René CANIVET qui porte ces «titres» quand sa noblesse est confirmée le 26/07/1667 par jugement de Chamillart, intendant de Caen.[3]
  • son fils Gilles : Il est inhumé le 30/03/1678 à Vierville-sur-Mer. C’est lui qui avait hérité des «titres». Gilles est a priori décédé sans descendance mâle puisque, par la suite, les «titres» sont partagés entre ses neveux. Gilles-Armand de MARGUERYE,  le fils aîné de sa sœur Marie-Thérèse, né de son premier lit, deviendra seigneur et patron de Vierville tandis que Pierre LE VAILLANT sera  seigneur et patron de Barbeville et Léaupartie[4]
  • sa fille Catherine : comme vu précédemment, elle se marie avec Jacques LE VAILLANT le 24/11/1678 à Vierville-sur-Mer,[5] après avoir conclu un contrat de mariage le 15 du même mois. Catherine mourut le 28/11/1722 à  Bayeux (paroisse  St-Sauveur),[6] âgée de 70 ans, et fut inhumée dans l’Église des Augustins de Bayeux, où elle avait fait une fondation. C’est la mère de Pierre LE VAILLANT de Léaupartie
  • sa fille Marie-Thérèse : Elle se marie une première fois avec Gilles de MARGUERYE, par contrat de mariage du 03/10/1670[7] et religieusement le 8/10/1670 [8]. Le 22/10/1680, à Vierville-sur-mer, est baptisé leur fils Jean Auguste de MARGUERYE. Les parrain et marraine de l’enfant sont sa tante Barbe et le mari de celle-ci mais on peut aussi noter la présence de Pierre CANIVET de Rougefosse.[9] Le 31/05/1685, Marie-Thérèse se remarie avec son (lointain) cousin Guillaume de CANIVET[10] Après ce remariage, elle se fait appeler MAILLARD, dame de Canivet, notamment dans une procuration du 14 décembre 1693 [11] Elle est inhumée le 05/07/1722, à Bayeux, paroisse St-Sauveur, sous le nom de Marie-Thérèse MAILLIARD, épouse de Monsieur du Moslé CANIVET[12]
  • sa fille Barbe : Elle se marie le 21/3/1679 à  Vierville-sur-Mer avec Jean Auguste HELLOUIN, seigneur de Courcy .[13] Sont présents parmi les témoins Jacques de CANIVET et Pierre de CANIVET de Rougefosse. Elle est décédée et inhumée le 29/04/1724 à Bayeux (paroisse  St-Sauveur), âgée de 65 ans. [14]Un sieur de Courcy, fils ou petit-fils de Barbe jouira d’un usufruit sur le manoir de l’Ormel[15]

Pour ajouter une couche à tout ce flou artistique entre MAILLARD et CANIVET, René s’est remarié avec sa cousine germaine Marie de CANIVET, fille de Jean, sieur de la Prairie, le 23/07/1663 à Houesville. Elle était veuve, en premières noces, de Gédéon YDOISNE, Sieur du Vivier.[16] On a le CM de 1663 où René s’appelle bien CANIVET et on retrouve cette marâtre comme témoin sur les différents mariages des filles de René MAILLARD, soit sous son nom, soit comme Dame de Léaupartie. Elle sera inhumée le 15/06/1690 à  Vierville[17] comme « veuve du feu seigneur de Vierville ».

On a donc deux périodes bien distinctes :

  • la première où n’apparaissent que des actes au nom de René CANIVET
  • la seconde où n’apparaissent que des actes au nom de René MAILLARD

Autrement dit, mis à part leur patronyme, on n’a aucun élément qui permet de dire qu’il y a physiquement deux individus différents, même si la preuve formelle de relèvement du nom reste à trouver.

Malgré tous ces éléments concordants, certains doutent encore…  Mais, a contrario, si René CANIVET et René MAILLARD sont deux personnes différentes, avouez quand même que ça ferait beaucoup de coïncidences : outre leur prénom commun, ils habiteraient la même paroisse de moins de 300 âmes, seraient tous les deux «sieur de Léaupartie etc» et auraient tous les deux épousé une Charlotte SIMON puis une Marie de CANIVET… Ajoutez qu’on n’aurait aucun document où ces voisins immédiats apparaîtraient simultanément.

On aurait pu espérer trouver les baptêmes des enfants de René CANIVET pour s’assurer qu’ils portaient les mêmes prénoms que ceux de René MAILLARD, au moins pour ceux qui auront atteint l’âge adulte. Malheureusement, les registres de Carentan pour cette période sont lacunaires (manque la période de 1653 à mi-1658) et ceux de Vierville n’existent plus. J’ignore d’ailleurs quand René est retourné vivre dans le Bessin et donc si tous ses enfants sont nés à Carentan. On peut toutefois supposer que ce n’est qu’après le décès de Charlotte SYMON, qui semble être la mère de tous les enfants de René. D’ailleurs, s’il est survenu à Carentan, le décès de celle-ci est lui aussi consigné dans une période lacunaire. Je m’en tiendrai donc à cette liste  :

  • Gilles est baptisé le 11/10/1646 à Carentan. C’est l’aîné de la fratrie, comme le suggérait la transmission des titres, [18]
  • Marie est baptisée le 27/08/1648 à Carentan [19]. Il s’agit probablement de Marie-Thérèse, car même si son acte d’inhumation lui donne environ soixante ans, donc née vers 1662, c’est manifestement une erreur puisqu’elle se marie dès 1670.
  • Un enfant baptisé à la maison et inhumé le même jour, 20/02/1650 à Carentan[20]
  • Catherine ° vers 1652
  • René-Thomas baptisé le 10/01/1652 à Carentan [21]
  • Roberte baptisée le 01/07/1655 [22]
  • Barbe ° vers 1659

Muni de toutes ces dates, on peut donc mieux comprendre cet extrait du Journal des rentes du domaine des vicomtés de Carentan et Saint-Lô, datant de la période 1683-1685 : «et à présent Gilles de Canivet, escuier sieur de Léoparty, à cause de dame Charlotte Simon, sa mère, et à présent Jean Auguste Hellouin, escuier sieur de Courcy-Bocage, à cause de la dame son épouse, sœur, héritière, en partie, dudit sieur de Léoparty».[23] L’épouse citée, c’est Barbe. C’est le premier document que j’ai trouvé qui mentionne simultanément le patronyme CANIVET et d’un des individus inhumés sous le nom MAILLARD…

Autre document déjà signalé, le contrat de mariage du 03/10/1670, entre Gilles de MARGUERYE et Marie-Thérèse.[24] Si le Chartrier de Colleville ne la connaît que sous le nom MAILLARD tout en visant ce CM, Marie-Thérèse est bien désignée sous le nom de CANIVET dans l’acte lui-même. D’ailleurs son père et elle signent bien sous le nom CANIVET. Aucun MAILLARD n’apparaît parmi les signatures du traité de mariage. Que des CANIVET !

Mais ce chartrier de Colleville recèle une pièce qui vient définitivement clore le débat : le contrat de mariage passé par acte sous seing privé du 20/9/1705 entre «Gilles Armand MARGUERYE, écuyer, seigneur et patron de Vierville, fils et héritier de feu Gilles, écuyer, sgr de Houtteville et Marie-Thérèse MAILLARD, fille de René de CANIVET, écuyer, sgr et patron de Léopartie et autres lieux» et Jeanne HELYE.

René et ses héritiers ont donc bien changé de patronyme entre 1670, année du mariage de sa fille Marie-Thérèse où il signe encore CANIVET, et 1676, où il est enterré comme MAILLARD.

On peut même encore davantage préciser la date à laquelle la mutation s’est concrétisée grâce aux documents consignés au  chartrier du château de Courcy, à Fontenay-sur-mer. Rappelons que Barbe, fille de René, était mariée à Jean-Auguste Hellouin, écuyer, seigneur de Courcy (1649-1727). Pourquoi ces pièces sont au château de Courcy et pas à celui de Vierville ? Peut-être parce que c’est le gendre qui a dû finir les procédures lancées par le beau-père. Quoi qu’il en soit, on retrouve à Fontenay des sommations de paiement diligentées  sur la requête de René de Canivet (1672) puis une  saisie de mobilier à la requête de René de Maillard (1675)[25]

Autrement dit, René aura bien porté le nom de MAILLARD de son vivant, même si l’éventuel relèvement n’a, le cas échéant, été officialisé que sur la toute fin de sa vie, entre 1672 et 1675. Si procédure officielle il y a eu, des lettres patentes sont probablement consignées aux Archives Nationales, la procédure de relèvement relevant à l’époque de la seule volonté discrétionnaire du roi. Malheureusement, rappelons-le, quelles qu’aient été la complexité et la longueur des démarches accomplies par René pour que le nom des MAILLARD de Léaupartie se perpétue, elles furent presque aussitôt obsolètes puisque lui-même décédait dès 1676 et son propre fils mourait deux ans à peine après lui, en 1678, sans descendance.

Attention ! Si relèvement il y a eu, il ne concerne que le requérant et ses descendants. Il ne s’étend pas aux frères et sœurs dudit requérant. En l’espèce, Suzanne de CANIVET, dame de Ste-Nérine, sœur de René, restera CANIVET. C’est donc sans surprise qu’on retrouve un inventaire du  14/11/1679 relatif à noble Dame Anne Maillard, veuve en dernières noces de M. de Buchy[26] citant, tout à la fois :

  • Suzanne De Canivet, veuve du sieur de «Crestteville»[27], requérante de cet inventaire, fille de Marie Maillard et donc nièce de la défunte
  • Jacques de Sainte-Marie, seigneur dudit lieu, fils de la défunte, né de son premier lit (à vérifier)
  • Gilles Marguerye, sieur de Houtteville, Jacques Le Vaillant sieur de Barbeville, Jean Auguste Hellouin, sieur de Courcy ayant épousé les demoiselles Marie, Catherine et Barbe Maillard, filles de René, venant en représentation de celui-ci, décédé, René étant lui-même fils de Marie Maillard et donc neveu de la défunte
  • René Leprovost, seigneur de St-Jean-des-Baisants, fils de Françoise Maillard, et donc également neveu de la défunte

Aucune surprise non plus quand Suzanne sera inhumée, toujours sous son patronyme de naissance, le 04/02/1688 à Quettreville-sur-Sienne.

Christophe Canivet ( Lignée 026)

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[1]Armorial général, ou Registres de la noblesse de France, par L. P. d’Hozier T22 p 519, confirmé par l’acte de mariage  du 24 novembre 1678 à Vierville-sur-mer [2] vue 7 [3] Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe siècle [4]vue 9. Cet acte ne précise pas que Gilles était marié avec Elisabeth LE BAS, laquelle se remariera  par CM du 21/02/1680 à Caen (8E 8329 aux AD14). avec Pierre de BEAUREPAIRE, seigneur de Port(-en-Bessin) D’où son droit d’usufruit sur le manoir de L’Ormel ou la quittance qu’elle adresse à M. de Courcy, «pour retour de partage» à elle dû sur la terre de Vierville» (cote 356 J 75 aux AD50) [5] vue 9 [6]vue 6 [7]CM du 03/10/1670 Tabellionnage de Maisy cote 8 E 23907 aux AD14 [8]Les Notes historiques sur le Bessin Tome VI p 92, par la Société historique du canton de Trévières (1933) indique que l’acte figure dans les registres curiaux consignés dans les Archives municipales de Vierville,. Malheureusement, les registres de catholicité en ligne de Vierville ne commencent qu’en 1674 [9]vue 11 [10] vue 27 [11]Les Notes historiques sur le Bessin Tome VI p [12]vue 451 [13]vue 10 [14] vue 17 [15]Les Notes historiques sur le Bessin Tome VI p 93. Voir aussi dans l’inventaire du Chartrier du Château de Courcy [16]CM le 15/05/1647, reconnu le 07/09/1647 La Cambe cote 8 E 13428 aux AD14. Gédéon YDOISNE était bien plus âgé que son épouse puisqu’il s’était marié une première fois en 1628. [17]Vue 40 [18]vue 26 [19]vue 49 [20]vue 252 [21]vue 200 [22]Histoire de la ville de Carentan et de ses notables … – Page 359 par Émile de Pontaumont – 1863 [23]« Archives départementales de la Manche, par m. Dubosc [and others]. » p13 [24]CM du 3/10/1670 cote 8 E 23907 Tabellionnage de Maisy aux AD14 [25]– Cote 356 J 71 aux AD 50 – 1672.- Sommations de paiement à Jacques Theroulde, écuyer, sieur du Bray, demeurant à Castilly, sur la requête de René de Canivet, écuyer, seigneur de Léopartie.       – Cote 356 J 72 aux AD 50 .- 1675.- Saisie de mobilier par Thomas Jacquelin, sergent royal, demeurant à Formigny, sur la requête de René de Maillard, écuyer, sieur de Léopartie, Vierville et autres lieux.       INVENTAIRE du CHARTRIER du CHÂTEAU de COURCY par Remy VILLAND Société d’archéologie et d’histoire de la Manche 1974 et 1986 [26]cote 5E13335 Torigni aux AD50      A propos de cet inventaire de 1679, notez que Gilles n’est pas cité (logique ! Il vient de décéder) et aucun héritier pour lui. C’est donc bien qu’il n’a pas de descendance.  Comme on l’a déjà vu, ses titres seront par la suite répartis entre ses neveux mais cela n’écartait pas formellement l’hypothèse d’un descendant direct lui ayant survécu mais mort en bas âge, avant d’avoir lui même procréé. Or le présent inventaire vient à peine un an après la mort de Gilles. [27]Elle s’était mariée avec Charles DAVY, Seigneur de Quettreville, le 12/11/1650 à Joganville (50)

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